Et l'en–commun...

Achille Mbembe a nommé "Politiques d'inimitié" les choix et fonctionnements qui façonnent notre présent. Il pointe la course vers la déliaison générée ; les frontières transformées, de lieux qu'on franchit, en lignes qui séparent ; et une scission de l'humanité en populations "utiles" et "inutiles".

S'appuyant sur l'oeuvre de Frantz Fanon, il souligne que démocratie, esclavage et empire colonial font partie d'une même matrice historique, et démontre ce que la violence contemporaine doit à la violence originaire et structurante à la base même de nos démocraties.


Federico Rahola a de son côté avancé la notion de "forme–camp" : camps d'abord au sein des colonies, puis camps importés au coeur des nations colonisatrices (notamment par la seconde guerre mondiale) ; camps enfin disséminés dans le présent sous de multiples appellations : de transit, de réfugiés, d'identification...

"Forme-camp", pour dire tout dispositif à travers lequel une certaine forme de souveraineté tente de concevoir et de comprendre l’extérieur dans son propre intérieur.

"Forme-camp", modèle d'exclusion incluse dont l'actualité nous montre les limites.


Car cette externalisation de la violence, à la fois présente et originaire, dans des lieux tiers, dans des non–lieux, ne transforme pas pour autant la démocratie moderne en une entité dotée d'un seul visage, d'un seul "corps solaire".

Il n'y a pas de démocratie sans son double, insiste Achille Mbembe, et ce double, ce "corps nocturne" présent avec insistance demande du soin et du regard. Nous posons l'hypothèse que son émergence à la lumière, depuis les premiers camps à la fin du XIXème siècle, est un vecteur de sens de notre présent.




Le travail de la compagnie Keruzha a pour base l'espace de rencontre

— le "lieu", dans l'acception de Fanon : par la matière non-verbale développée ; par les différentes cultures mises en dialogue ; par l'accueil et la place laissé.e.s à l'autre–spectateur, à son imaginaire, à sa réflexion propre, à son positionnement ; par enfin les formes dépouillées et adaptables des spectacles, pouvant être portées "dedans" comme "dehors", indifféremment aux inclusions et exclusions.


Nous choisissons de mettre notre matière au service de la venue au jour de ce "corps nocturne", pour contribuer à ne plus, collectivement, mettre à distance par des cloisonnements ce qui nous renvoie à un intime indésiré, honteux, refoulé ; mais bien y aller, ou plutôt "y hâler" (Oury), pour construire ensemble un récit qui puisse être partagé par le "Tout–Monde" (Glissant), et cultiver un "en–commun" susceptible de faire centre face aux extrêmes.


Ceci implique un travail en lien avec ceux qui nous renvoient à nos vulnérabilités, ceux hors place : étrangers, migrants, réfugiés, mais aussi — et ces cloisonnements–là sont peut-être plus insidieux — personnes âgées, handicapées, stigmatisées socialement, malades, en fin de vie, ...

Pour amener à reconnaître pleinement ces vulnérabilités comme étant notre fonds commun, et revenir à la rencontre, à la relation, à la réciprocité.




Dans notre boîte à outils,

nous avons entre autres choses les manuels de bricolage de Jean Oury, les lectures sociales structurelles de Gisela Pankow, et les notions de réification de l'autre, avancées par Martin Buber et développées plus avant par Frantz Fanon dans le contexte de la décolonisation.


Nous avons aussi le désir de rencontrer autrui autrement que comme un objet donné, là, à portée de main ; et celui de laisser l'hostilité pour l'hospitalité, le refuge, le repos et l'asile sans conditions. Nous avons le désir de la lutte de Fanon — la libération, la décolonisation, le désordre absolu, changer l'ordre du monde, le surgissement, la sortie de la grande nuit, la venue au monde — pour aborder la culture comme cette "fête de l'imagination produite par la lutte".


Les projets "Culture & Médico–Social" développés sont une première étape vers d'autres expériences, pour (Fanon encore) "apporter du soin à l'humanité".

Avec solidarité et détachement, avec présence et écart, avec une distance juste et sans cesse réévaluée, jamais avec indifférence, travailler ainsi sur ce versant spécifique de la dynamique sociale et solidaire à une transition humaine, écologique, terrestre, globale.

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