Au XIIème et XIIIème siècle, les conditions climatiques favorables entraînent la formation de nouvelles agglomérations et des défrichements. La population s'accroît. Les idées nouvelles se répandent en même temps que le commerce. Les premières chartes de franchise apportent aux paysans des libertés, et la bataille de Bouvines, en 1214, marque le début du déclin de la prédominance seigneuriale.

En parallèle de ce renouvellement social, les croisades draînent un regain de spiritualité : on construit des cathédrales, le monachisme se développe, et de nouvelles formes émergent — dont les ordres mendiants franciscains et dominicains, en réaction au pouvoir et à la richesse de l'Eglise. Les croisés ramènent également en Europe la lèpre, qui fait des ravages et entraîne une surpopulation féminine.


En Flandre Jeanne de Constantinople, figure politique majeure du Moyen Age, dirige seule avec courage et discernement, sur fond d'affaires militaires, de relations diplomatiques et de transformations du monde rural.
Elle marque son temps par l'octroi de libertés communales, par une gestion économique basée sur une exploitation rationnelle des terres et des ressources, et par ses préoccupations caritatives et son soutien à nombre d'oeuvres charitables, dont le mouvement béguinal.

Celui-ci naît en partie en réaction de défense contre la menace sociale résultant d'une paupérisation croissante. Il s'inscrit dans une féminisation plus vaste du clergé, et est également soutenu par Saint Louis.

Flandre et France sont alors liés par des enjeux pluriels, économiques, territoriaux, dynastiques, culturels. Jeanne de Constantinople fait écho à une autre figure politique féminine, Aliénor d’Aquitaine, sous qui les femmes ont pu inventer la notion de Fin Amor à partir de la poésie courtoise arabo-andalouse, elle-même issue de l'âge d'or de la poésie classique arabe en Irak au VIIIème siècle.

C'est en suivant l’extermination des Cathares, autre mouvement en rupture avec l'Eglise, que les béguines s'inspirent des femmes d’Occitanie et des notions colportées par les nouveaux ordres mendiants. Dans le sillon de la réflexion développée par Hildegard von Bingen, elles transposent vers le divin la relation amoureuse et accèdent à la plus haute mystique : non pas celle du mystère mais celle du dialogue amoureux de l'âme et de Dieu.


Une béguine est donc une femme appartenant à une communauté religieuse laïque, vivant sous une règle monastique sans former de voeux perpétuels, hors de la tutelle de la hiérarchie ecclésiastique.
Le mouvement séduit parce qu'il propose aux femmes d'exister en n'étant ni épouses, ni moniales, affranchies de toute domination masculine. Elles y trouvent une nouvelle manière d'exprimer leur foi, et expérimentent, de par l'organisation des béguinages, une sorte de démocratie avant l'heure.

L’Eglise, qui voit d'abord d'un bon oeil cette expression de piété et cette pauvreté voulue et assumée, se sent rapidement concurrencée, et s'estime dépossédée des donations et legs reçus par les béguines. De plus, elle se méfie des libertés acquises par ces femmes : religieuse, sociale, et économique car elles sont présentes dans plusieurs secteurs de l'économie.
Lors du concile de Vienne en 1312, elle condamne le mouvement béguinal et la remise en question de la distinction entre laïcs et clercs. Les béguines se voient contraintes, pour échapper à la répression, de se soumettre à la règle de l'ordre franciscain.
Au XIXème siècle, sous le coup de confiscations et d'interdictions, le mouvement béguinal flamand finit par s'essouffler et décliner. La dernière béguine meurt le 14 avril 2013 à Courtrai.


Les béguines ignorent le latin, elles parlent le bas-allemand, le vieux néerlandais ou le Brabançon. C’est dans ces langues populaires qu’elles doivent s'expliquer et inventer leurs concepts nouveaux. En cherchant une façon plus libre d'exprimer les choses dans une langue courante, elles posent les bases de la littérature moderne.

Face à l'Eglise en crise, en proie aux schismes, à la sclérose, à la corruption, elles postulent que l'expérience précède la pensée, comme l'essence précède l'existence, et qu'il n'est pas besoin pour cela d'intermédiaire vers le divin. Partant de leur vécu elles inaugurent la mystique du dialogue amoureux, définissent un certain nombre de notions reprises ensuite par Maître Eckhart, et posent les prémices du protestantisme.

Les théologiens, enseignants et inquisiteurs sont, pour elles, "enlacés par les liens subtils des vaines disputes, ils ont un coeur vide et une bouche qui n’est qu'un sac à bruit". Elles expérimentent les sens, le coeur, la solidarité. Elles expriment la puissance de l'abandon et de la féminité et esquissent le premier mouvement féministe.

Les béguines ne sont pas invitées à la parole, mais face à elles-mêmes, elles prennent leurs responsabilités et amènent leurs réponses. En cela elles sont pleinement contemporaines.

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