Parce que la rose est sans pourquoi
se pose comme en clin d'oeil à la poésie du mystique allemand Silesius et à la pensée du philosophe Martin Buber, toutes deux "émergences" d'une même chaîne de réflexion sur l'être et l'essence, reliant Pseudo-Denys l'Aréopagyte, les Béguines, Maître Eckhart et Heidegger.

Dans ce cheminement Silesius pose le "sans pourquoi", et Buber le "parce que".
L'ensemble est une proposition : que la relation est le départ de toute chose, que la richesse humaine ne peut être sans le risque de l'autre ; que la chosification du prochain est une impasse, la mise à distance de la différence une crispation stérile.
"Je m'accomplis au contact du Tu, je deviens Je en disant Tu" *, écrit Buber.


L'intuition de départ est celle d'une mise en dialogue des cultures européennes, latine, slave et germanique d'une part, yiddish et rrom d'autre part, pour passer de la confrontation au face à face, et évoquer la grande histoire par la "intrahistoria" (Miguel de Unamuno), les petites histoires du quotidien dont on ne parle pas ou peu.

L'intention est d'articuler différents registres — contemporain, populaire, classique — en se nourrissant de travaux poétiques eux aussi d'horizons divers, comme le chemin de croix de Léon Zack, les écrits de Paul Celan, ou bien la 13ème épître aux Corinthiens de St Paul reprise par Zbigniew Preisner en hymne à l'unification de l'Europe.


Cette transversalité nous amène à enrichir notre médium de base, formé par l'association du chant a capella et de la danse contemporaine, par des collaborations avec deux plasticiennes : Catherine Lippinois et Fanny de Rauglaudre.

Catherine sera présente sur scène par les oeuvres qu'elle nous a confiées, Fanny propose un travail vidéo et plastique accueillant et raccompagnant les spectateurs, ainsi qu'un travail de textes ; leurs lectures plus abstraites que la mise en corps/ mise en présence, offrent une ouverture sur d'autres imaginaires.


Les camps de concentration constituent certes une extrême de la chosification, où toutes les expérimentations sont permises. Mais plutôt que de revenir sur ces images et ces grandes idées qui nous font mettre l'autre à distance, nous choisissons de redonner un visage au déshumanisé et d'inviter par là à la responsabilité, à la réponse de chacun, aujourd'hui, face aux enjeux actuels.

Pour ne pas oublier que "Ce même homme qui a troussé l'esprit pour s'en faire un moyen de jouissance, que fait-il des êtres vivants qui l'entourent?" *


"Parce que la rose est sans pourquoi" est un parti pris pour l'autre, quel qu'il soit, juste parce qu'il est.

"Et s'il y avait un Diable", écrit encore Buber, "ce ne serait pas celui qui s'est décidé contre Dieu, mais celui qui de toute éternité ne s'est jamais décidé" * — jamais décidé à rencontrer son Tu.



* Martin Buber, "Je et Tu"



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